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Turning gate, 2002, Sud
L’autre côté d’un souvenir obscur

Turning Gate / La porte tournante (saengwal ui palgyon) Réal. et scén.: Hong Sang-soo. avec Kim Sang-kyung (Gyung-soo), Yea Ji-won (Myug-sook), Chu Sang-mi (Sun-young). Dir. photo.: Choi Young-taek. Cost.: Cho Yoon-mi. Son: Oh Won-chul, Ahn Sang-ho. Mus.: Won Il. Prod.: Hanna Lee. Prod. exec.: Ahn Byung-joo, Choi In-gi. Cie de prod.: Miracin Korea. Distr. fr.: MK2.Corée du Sud (2002). 1h 55

Turning gate, 2002, Sud
L’autre côté d’un souvenir obscur

Les éditions Actes Sud viennent de ressortir l’un des plus beaux romans sud-coréen contemporain : L’autre côté d’un souvenir obscur de Yi Kyunyong. A tous ceux qui souhaitent mettre des mots sur le cinéma de Hong Sang-soo et Turning Gate, on ne peut que recommander cette lecture. Un homme se réveille après une large tournée des bars dans Séoul, il a perdu sa sacoche. Il tente de recomposer sa nuit, pour savoir où il l’a oubliée mais c’est impossible : « toutes ces images s’évanouissaient dans sa tête, dessinant des motifs compliqués, puis refleurissaient. »
Turning Gate s’ouvre un triste soir de pluie, à bord d’un taxi. Le portable de Gyung-soo sonne deux fois. Le premier coup de fil lui apprend qu’il n’obtiendra pas le rôle qu’il attendait. Ce n’est pas qu’il soit mauvais comédien, simplement le public ne l’aime pas. Il ne reconnaît pas bien la voix du second interlocuteur : un vieil ami bien éméché, qui lui propose de venir lui rendre visite à Chuncheon. Le voyage se poursuivra au-delà de Chuncheon, sur la route il rencontrera deux femmes : une belle danseuse et une mystérieuse admiratrice. Surtout, il retrouvera puis perdra l’amour et la mémoire.
Comme dans tout road-movie, le but du voyage de Gyung-soo a, a priori, moins d’importance que le trajet lui-même : il n’arrivera pas chez ses parents à Pusan, pas plus qu’il ne verra la « porte tournante ». « Mais pourquoi allons nous voir la porte tournante ? », demande-il « pour faire une promenade en bateau », répond son ami. Finalement ils rebroussent chemin sans avoir atteint cette porte mythique qui se trouve à l’entrée du temple de Chungpyungsa. Selon la légende, un roturier réincarné en serpent y attendit longtemps sa bien-aimée qui ne sortit jamais…
La porte tournante d’un hôtel était aussi l’une des images récurrentes de La vierge mise à nu par ses prétendants. Le nouveau film de Hong Sang-soo peut apparaître plus facile que ce précédent opus splendide et glacial. Turning Gate est sans doute l’œuvre la plus drôle de son auteur, et son plus grand succès en Corée à ce jour. Il est vrai qu’on se sent bien dans ces couleurs chaudes, en compagnie d’actrices irrésistibles, qui disent « embrassons-nous pour briser la glace ! ». On pourrait voir le héros et le film ainsi: comme une jolie bulle portée au hasard du vent. Sauf que la candeur de cette bohème n’est qu’illusion, que ces femmes ne sont pas si innocentes, et que la bulle de Turning Gate renferme un labyrinthe aussi diabolique que celui de La Vierge mise à nu par ses prétendants. Dans le vagabondage du héros vers le sud, il apparaît petit à petit que ses différents points de chute sont autant de lieux de rendez-vous obligés. Les situations incongrues dans lesquelles il se retrouve (manger des fleurs devant une gare, conduire un pédalo en forme de cygne…) ne doivent rien au hasard. Comme les phrases jetées dans un ascenseur, ou laissées au dos d’une photo, elles sont autant de signes fugitifs qui renvoient Gyung-soo en arrière, vers une signification étrange qui ne cesse de lui échapper. Petit à petit l’incertitude l’envahit et on se met à douter avec lui : qui avons-nous vu ? Qu’avons-nous entendu ? Où sommes-nous ?
Kyongju, l’une des plus anciennes villes de Corée, ressemble ici à toutes les villes du pays, seuls des plans très bref sur les fameux tumulus et quelques belles toitures en tuile grises nous rappellent le glorieux passé de l’ancienne capitale du royaume de Shilla à l’age d’or de la Corée antique. Les personnages existent toujours en fonction de quelqu’un d’autre. «Toi en moi, moi en toi. Tout est un », avait écrit une jeune danseuse.
Puis il y a cette scène clef, à la fois discrète et étrange : en sortant d’un restaurant désert, Gyung-soo casse un cendrier. Il observe un instant les éclats de verre répandus sur le sol, puis il entreprend de les ramasser. Ce sont les bris de sa mémoire qu’il collecte : des mots entendus, des sensations éprouvées, des femmes et des caresses familières… un passé à jamais éclaté qu’il ne peut pas recoller mais dont il ne peut pas non plus se débarrasser totalement. Lorsqu’il veut oublier une femme ou une phrase, elle lui revient toujours en tête d’une façon ou d’une autre. On le retrouve ensuite avec la même jeune fille dans le même restaurant, devant le même plat. Mais cette fois la salle est peuplée et le dialogue reprend là où il s’était interrompu. Passé et présent se mélangent et s’imbriquent, « tout est un ». Turning Gate devient l’un de ses films qui nous amène à douter des images et prend soudain un ton vaguement mystique. C’est presque logiquement que Gyung-soo se retrouve chez une voyante, qui dans une scène hilarante lui prédit son avenir : « ton destin est d’errer comme un moine bouddhiste parmi les montagnes ».
La dérive du héros contraste avec l’extrême précision de la mise en scène. Hong Sang-soo place systématiquement son personnage dans des situations d’équilibre précaire. Isolé dans une partie du cadre, il semble qu’il ait toujours une rue à traverser, une ligne ou une limite à franchir. Ainsi chaque plan nous invite à un basculement inéluctable, chaque instant ressemble à une transition. Il faudra attendre la toute dernière image pour comprendre que le parcours de Gyung-soo, cette série de renversements d’une ville à l’autre et d’une femme à l’autre, épouse la légende de la porte tournante. Cet endroit qu’il croyait avoir évité l’a rattrapé malgré tout. Les moments les plus triviaux de son voyage, les rencontres d’un coup d’œil… tout le poussait vers une situation précise. Alors, brutalement, nous sortons de l’état vaporeux dans lequel nous avait volontairement plongé le cinéaste. Que s’est-il passé ? On aimerait pouvoir revoir Turning Gate à l’envers, on voudrait recomposer un à un les détails et les enchaînements, décortiquer la subtile logique qui nous a amené devant cette porte. Mais il est trop tard. La porte a tourné, ces images appartiennent au passé. Hong Sang-soo n’aligne pas les flash-back faciles. Il préfère nous laisser seul, avec notre gueule de bois, planté avec son héros dans la beauté du doute : de « l’autre côté d’un souvenir obscur ».
Comme l’indique le titre, la fin de Turning Gate est un recommencement : le spectateur recompose les évènements avec ce qui lui reste du film. Il constate que certaines bribes de pellicule apparaissent quand d’autres n’en finissent pas de s’évaporer, que toute image se transforme avec le temps. Cette décomposition/recomposition des souvenirs est le sujet même du film. La ville de Kyongju, véritable « musée à ciel ouvert » comme disent les guides, ses ruines et ses imposantes tombes royales sont bien le symbole d’un passé mythique qui s’effiloche et ne cesse de nous hanter. Les mêmes guides indiquent que temple de Chungpyungsa, fût fondé en 973, mais fût presque entièrement rasé pendant la guerre de Corée : du bâtiment original ne subsistait que la porte. Il fait actuellement l’objet d’une lente reconstruction.

AG, avec l’aimable autorisation de l’Institut Lumière.
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