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Petal (A), 1996, Sud

Un Pétale, 꽃잎, kkotnip, film de Jang Sun-woo, d’après le chungp’yûn de Ch’oe Yun, 저기 소리없이 한 점 꽃잎이 지고, avec Lee Jung-hyun et Moon Sung-keun, couleur, 1996

Petal (A), 1996, Sud

Plus le passé est récent et plus le dire sera problématique. Le titre même de cet excellent film nous met sur la voie d’un ‘dit autrement’, car l’histoire d’un massacre y est évoquée par un vaguement poétique ‘Pétale’. Dans ce Pétale, il est question de mémoire. Mais, contrairement à ce qu’a pu en dire une critique paresseuse (‘un film sur le massacre de Kwangju’), c’est un film sur la question de la mémoire. Plus précisément, sur la façon dont la mémoire écrit l’histoire, ou, si l’on veut, un film historiographique et non un film directement historique. Qu’est-ce que Brecht a à voir avec cela ? En ceci que la mémoire des personnages est évoquée par des personnages qui ont un problème de mémoire.
Pourquoi ? Parce que le massacre de Kwangju reste une histoire impossible à dire, parce que le massacre de Kwangju ‘n’a pas eu lieu’. En 1980, la ville frondeuse de Kwangju, dans la province du Chôlla, au sud-ouest de la Corée du Sud, se révolte après l’assassinat du président Pak Chông-hûi, exigeant une véritable démocratie. La réponse militaire est brutale, on tire dans les rues, et le responsable principal, Chun Myung-gwan, s’empare du pouvoir, avec la bénédiction des Etats-Unis. A cette époque, le récit évidemment faux de la révolte de Kwangju n’est diffusé que dans la version officielle par les chaînes ultra-censurées de la télévision. L’histoire ne se répand que de bouche-à-oreille. Par la rumeur. Les militants étudiants jouent un rôle important, en placardant des affiches sur les campus. Mais de là à savoir ce qui s’est passé, et si même cela a eu lieu, il n’y a pas de certitude autre que celle qu’on accorde au bruit de la rumeur. C’est justement le sujet du Pétale. C'est le film de la rumeur comme certains peintres cherchent à peindre le vent : on ne peut peindre que les effets du vent.
Autre caractéristique majeure du Pétale, la reconstitution-confirmation. Jang Son-woo ayant décidé d’adapter la novella de Ch’oe Yun, Là-bas sans bruit tombe un Pétale, premier texte littéraire sur Kwangju, c’est-à-dire un texte sur un massacre fort peu documenté, il a dû faire face à un double problème : d’une part adapter un texte qui ne montrait (décrivait) pas, d’autre part se soumettre à la nature même du cinéma, qui montre toujours ‘quelque chose’. D’où son choix unique de reconstitution. Il ne s’agissait pas de mettre en scène Austerlitz ou Stalingrad, des grands ensembles connus autorisant un nombre infini de micro-scènes fictionnelles et fictives. Le massacre, au moment de l’élaboration du projet, n’est pas matériellement connu. On sait seulement qu’il a, qu’il aurait eu lieu. La reconstitution de la principale manifestation abattue par les tirs de l’infanterie de marine a donc été mise en forme à l’aide de figurants locaux, dont certains survivants ou parents de victimes. La fusion entre les deux strates de l’histoire (Kwangju 80 et Kwangju 90) devient totale quand les figurants incarnant 80 se mettent à scander des slogans contre le président 90. C’est loin d’être une anecdote, c’est une lecture des événements de Kwangju. Ce sera celle du public.
On peut sans doute dire cela de tout film historique, à ceci près que l’immense majorité d’entre eux se donne à lire comme ‘un film sur (Austerlitz)’ et non comme un film d’aujourd’hui ayant choisi Austerlitz pour dire quelque chose aujourd’hui. Jang Son-woo, ici encore brechtien, nous donne à lire Kwangju d’aujourd’hui en même temps qu’aujourd’hui lu par Kwangju, aujourd’hui comme surdéterminé par Kwangju. La mobilisation de la population comme figurants, accentuée et probablement motivée par les diverses interdictions publiques cherchant à empêcher le tournage, a souligné ce fait étrange que plus la ‘vérité historique’ prenait forme, plus la version 90 s’imposait à la version (inexistante) 80. On peut voir dans tout ce processus un cas particulier, certes notable, mais on peut aussi y lire un mode d’emploi pour tout film historique.
Certes, en analysant Un Pétale de façon uniquement formelle, son montage est davantage pluriel que complexe. Les changements de point de vue et les bonds temporels coïncident (soyons clair : Rien ne les empêche de coïncider !), mais cette relative clarté n’est pas pour autant simple à étudier. En rester au niveau inter-filmique, passer d’un film à l’autre, ce serait se contenter des leçons de l’histoire du cinéma comme on dit ‘histoire de la littérature’. Autrement dit de se contenter d’un dialogue film-‘réel’, en comparant ce que deux cinéastes ont pu en faire. Il vaudrait mieux se mettre à la recherche d’une histoire cinématographique coréenne, comme on dit histoire littéraire, c’est-à-dire de s’interroger sur la socialité de chaque film coréen. Pour faciliter les choses, du contexte du film dans le film.

Patrick Maurus
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