top of page

Memories of Murder, 2003, Sud

Memories of Murder, 살인의 추억, sarin-ûi ch’uôk, de Bong Joon-ho, avec Song Kang-Ho, Kim Sang-kyung, couleur, 2003, 132’

Memories of Murder, 2003, Sud

Deuxième long-métrage de Bong Joon-ho, Memories of Murder a reçu de nombreuses récompenses, dont le grand prix du film policier de Cognac en 2004. Qualifiée de « thriller rural » par son auteur, l’œuvre retranscrit l’ambiance de « tracteur pourri » qui vérole la campagne coréenne des années 80, soumise à la modernisation et à la violence pendant la Vème République. Adapté d’une pièce de théâtre, le film s’empare d’un fait divers tristement célèbre, l’affaire des meurtres en série qui ont ensanglanté la ville de Hwaseong de 1986 à 1991, comme en témoignent les nombreux inserts sur les gros titres des journaux. Deux inspecteurs déboussolés – rat des villes et rat des champs – se noient dans un dédale de fausses pistes en faux-semblants. Seo (Kim Sang-kyeong), débarqué de la capitale, pense tout d’abord que « les documents ne mentent jamais » et que sa sagacité lui permettra de résoudre l’énigme du meurtrier sans visage (interprété par plusieurs acteurs dans les flashbacks de reconstitution lacunaire). Face à lui, Park (Song Kang-ho) s’empêtre dans un amateurisme grossier, source des ruptures de tons que Bong Joon-ho manie à la perfection. Le plan-séquence du tracteur qui efface l’empreinte de la semelle du tueur sur la scène de crime non protégée, pendant qu’un policier tombe dans le fossé, est non seulement caractéristique du style hybride du cinéaste, mais est également sa scène préférée. Face à la réalité qui se disloque, Park cherche à boucler l’affaire en coffrant l’idiot ou le pervers du village, avec le truchement d’appareils enregistreurs du réel (photographie, magnétophone) qu’il n’hésite pas à traficoter, quand Seo croit dur comme fer à son esprit de déduction et aux analyses scientifiques. En pure perte : à cause d’une technologie défaillante, le test ADN du tueur présumé doit être envoyé aux États-Unis. Les protagonistes sombrent au fur et à mesure dans un désappointement nihiliste, et en viennent même à échanger leurs traits de caractère. Le flic placide se mue en fou furieux, quand le déglingué gagne en sagesse.

Si le récit piétine dans des ramifications labyrinthiques, il véhicule un regard sans concession sur la brutalité du mal, caisse de résonance indirecte du climat social et politique délétère qui sévit sous la dictature de Chun Doo-hwan, renversée en 1987. De la torture des faux coupables par des policiers mal dégrossis à la répression des manifestations pro-démocratiques par les forces armées, en passant par les exercices de sécurité en prévision d’attaques nord-coréennes, l’atmosphère ténébreuse de l’époque est retranscrite dans les teintes lugubres des paysages battus par la pluie, entachés par les meurtres, obscurcis par les chausse-trappes de l’enquête. Du vaste complexe industriel au tunnel bordant la ligne de chemin de fer, qui défigurent les rizières, en passant par les bureaux claustrophobes et les salles d’interrogatoire en sous-sol, les décors sont à la fois réalistes et crépusculaires, pour donner corps à une période de transition noyée dans la nuit, pleine de soubresauts politiques et économiques. Par contraste avec les couleurs ternes, obtenues par une technique de décoloration, l’ouverture et la clôture du film rayonnent d’une lumière dorée qui frappe les champs de blé. À l’épilogue qui effectue un saut dans le temps jusqu’en 2003, l’inspecteur Park, reconverti en commercial, ne peut s’empêcher de revenir sur le lieu originel des crimes irrésolus, parce que ce sombre passé – tant individuel que collectif – ne passe pas, malgré toutes les tentatives de mise en lumière. Suivant un cadrage presque identique à celui de l’incipit, dans un effet de boucle tragique, il regarde par la bouche du canal d’irrigation, comme s’il cherchait à faire jaillir la vérité introuvable à travers le tunnel du temps. Ne miroitent que la béance énigmatique, le trou noir de l’énigme du serial killer coréen (finalement identifié en 2019). « Il avait un visage ordinaire », selon la petite fille qui l’a entraperçu dans la même posture que Park peu de temps auparavant, venu raviver par passion morbide la mémoire de son œuvre.
Memories of Murder a inspiré nombre de films ultérieurs, tel Une pluie sans fin (2017) du chinois Dong Yue, mais a surtout jeté un coup de projecteur décisif sur le cinéma coréen, passé dans le canal des festivals occidentaux. Par la suite, Bong Joon-ho ne fera que confirmer l’essai, jusqu’à la palme d’or de Parasite en 2019, qui l’installera définitivement au panthéon des cinéastes du temps.

bottom of page