Maman et le locataire, 1961, Sud
The houseguest and my mother, 사랑손님과 어머니, sarangsonnimkwa ômôni, film de Shin Sang-ok d’après la nouvelle de Chu Yosôp, avec Kim Chingyu et Choe ûn-hee, NB, 103’

Le locataire de la chambre d’hôte et Mère est pour beaucoup le chef-d’œuvre du cinéma sud-coréen toutes catégories. A mille lieues d’Hollywood, Shin Sang Ok, qui devait bien connaître Ozu, propose un film sans effet superflu destiné à montrer ce que le cinéaste n’aurait pas su exprimer autrement. Il s’agit d’une adaptation de la nouvelle éponyme de Chu Yosôp, une des grandes plumes coréennes de l’époque coloniale. Pour y parvenir, il confie comme dans la nouvelle la narration à une petite fille, qui vit avec sa mère, sa grand-mère et une servante, toutes trois veuves. Un locataire se présente pour la chambre des hommes. C'est le nouvel instituteur. Ce qui doit arriver arrive, et il tombe amoureux de la mère, pas du tout insensible. Et c’est tout. Il ne se passe rien, il ne peut rien se passer, le poids des coutumes est bien trop lourd. Une lente montée vers le renoncement, pour rien, pour personne. On se parle très peu, on se sert de l’enfant pour échanger des gestes, chaque pas en avant en provoque deux en arrière. A-t-on jamais si bien filmé des yeux baissés? Une perle parmi une carrière très courte de films commerciaux, peu avant que Shin ne se rapproche du dictateur Pak Chung-hee. Enfin un portrait de femme qui montre qu’il n’est pas obligatoire de dupliquer les aventures de Ch’unhyang.
Le Locataire et ma mère a été publié dans la revue Chogwang en 1935, à un moment de la colonisation où l’écriture non directement politique est encore assez libre. Son auteur, Chu Yosôp, (1902-1972) a vécu plus de 25 ans à l’étranger (Japon, USA, Chine) et assez peu publié. Cette histoire, vite lue, l’a fait passer pour un auteur de romans d’amour, même si à l’époque il appartenait au mouvement moderniste de la Nouvelle Tendance (Shingyônghyang). Après avoir écrit un certain nombre de nouvelles situées à Shanghai où il a vécu quelques années, il passait pour un véritable moderne. Il est vrai que son image a été quelque peu éclipsée par celle de son frère aîné, Chu Yohan, l’un des pionniers de la poésie contemporaine et du poème en prose. La lecture moderne veut voir dans ce texte une narration du renoncement féminin, alors qu’on peut aussi bien la lire comme une dénonciation de la violence rampante faite aux femmes par le néoconfucianisme paternaliste et clanique. Encore faut-il se rappeler que l’histoire est racontée par une petite fille qui ne comprend pas la situation… ce qui change tout, et interdit de faire de ce texte un document direct sur l’époque.
Le texte n’en reste pas moins ultra-célèbre, en particulier grâce à cette superbe adaptation cinématographique par Shim Sang’ok. Les choses n’étant jamais simples, c’est l’histoire de ce dernier qui est venue recouvrir le texte. Shim aurait été, histoire rocambolesque, enlevé par le Nord à Hong-Kong à la recherche d’un faux passeport, idem pour sa femme, et aurait passé des années à Pyongyang, « forcé » de faire des films. Et pour ajouter au grotesque, le Nord l’aurait envoyé le représenter avec sa femme pour un festival de cinéma à Budapest, d’où il aurait pris la fuite. La légende court encore à l’étranger (Nord = affreux), mais sa réputation en Corée du Sud en a été ruinée. On le voit, il n’y a pas que les fictions sur le ‘Nord’ qui soient gangrenées par le roman d’espionnage.
