Madame Freedom, 1956, Sud
Madame Freedom, 자유 부인, film de Han Hyông-mo d’après le feuilleton à grand succès de Chong Pi-sôk, avec Kim Jeong-rim, Park Am, Su-man Bang, Ju Seon-Tae, 1956, NB, 125’
En 1969, version de Kang Dae-jin, avec Kim Jin-kyu ,Kim Ji-mee ,O Yeong-il ,Choi Bool-am ,Sa Mi-ja ,Im Seong-bin, An In-suk ,Kim Jung-hoon ,Han Jae-gyeong ,Kim Eun-ok,Bark Yae-sook, 90’
En 2017, un film de Yun Dae-yi, avec Lee Chae-dam et Chae Gil-byeong, du même titre, parvient à dépasser tous les degrés de mauvais goût et de vulgarité. La femme lascive de l’affiche est recouverte de la phrase “Cette nuit je veux jouer / violemment”. Le reste est fait de “sex scandal” et d’interdit aux moins de 19 ans, une sorte de porno sans vraiment de sexe. Couleurs, 81’

Un des premiers énormes succès du jeune cinéma sud-coréen après la guerre civile, évidemment objet de scandales, ceci expliquant cela. Presque le contraire de Maman et le locataire, en ceci que la femme ‘tentée’ cède à la tentation, au lieu de se satisfaire de son rôle d’épouse de professeur. Même si c’est un peu la faute de celui-ci, lui qui délaisse sa femme, la morale confucéenne interdit de répondre à une faute par une autre faute. Il faut dire que l’épouse coche un peu toutes les cases de l’immoralité.
Le propos de ce long film reste étonnant, tant on croirait qu’il date de dix ou quinze ans plus tard, à l’époque de de l’urbanisation galopante, époque où bien des femmes de la ville sont sorties de chez elles pour travailler à l’extérieur (et se maquiller et fumer), ce qui les a soumises aux “tentations”, dont le village et le clan étaient supposés les protéger. Il sera alors de bon ton de se lamenter sur la dégénérescence morale de la société dictatoriale de Pak Chung-hee. Or en 1956 nous sommes encore en plein régime Yi Sûngman.
Ici la ville joue un rôle prépondérant, porteur de toutes les ambiguïtés. Elle a été moins abîmée que Pyongyang par les bombardements et garde bien des traces de l’époque coloniale, tout en cédant à la présence des militaires et des jeunes générations, cafés, dancings, restaurants, comme autant de marques des temps nouveaux. Mais qu’annoncent-ils donc, ces temps nouveaux qui ne situent la liberté que dans un futur très lointain ? Alors en attendant, on voyage dans les têtes et dans les noms : la boutique Paris, la salade mexicaine, la chanson Les Feuilles mortes (au générique, et Heure exquise d’un bout à l’autre - Franz Lehàr, sans oublier André Clavaud), le café La Vingt-cinquième Heure, on dit “good night, friend, kiss” et “thank you”. Tout ceci a certainement agité les cerveaux des spectateurs, pas autant sans doute que la célèbre scène de baiser. D’une certaine façon, on peut penser que le cinéma sud-coréen moderne commence avec l’émergence des “ femmes dangereuses ”, sexualité incluse. Celles qui devront payer pour leur “ liberté ”. En fait, Madame Liberté va devoir payer pour tout (et toutes!), et en particulier son aisance à manier les marchandises si convoitées dans cette période d’après-guerre frustrée. En tout état de cause, cette femme qui rompt avec la “morale” en cédant à sa passion pour la danse profite en même temps du penchant de son mari - particulièrement peu intéressé par les affaires du ménage - pour une étudiante, avant que tout ne rentre dans “l’ordre”, dans une atmosphère devenue glauque.
Un film de 1956, c’est une évidence, ne se regarde plus qu’aujourd’hui. La distance peut être une bonne chose, sauf lorsqu’elle est évidence. En soi, la distance est banale, passive et dangereuse. Mais il est possible d’en profiter : Ce qui pourrait n’être ici qu’une banale histoire d’adultère (compliquée il est vrai par quelques affaires financières louches) prend toute sa saveur justement grâce à la distance temporelle, qui donne un rôle imprévu au décor du Séoul des années Cinquante. Décor sélectionné et orienté, naturellement, boites de nuit, rues, bus. Mais en fait, il n’y en a que très peu. Le film est concentré sur la question de l’immoralité, qui n’a pas vraiment de lieu.
La polysémie du mot “Madame” en coréen en fait un choix de traduction complexe, pour ce film très au-dessus de sa réputation scandaleuse. Le titre coréen ne fait référence qu’au mot d’épouse (puyin), type Madame Bovary, et non à une maquerelle, mais il est vrai aussi que le mot n’est alors utilisé que par les jeunes citadins, comme dans le film. Mais il l’est systématiquement dans le cas de l’héroïne. Trait d’époque?
