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La Pègre, 2004, Sud

La Pègre (Haryu Insaeng) Réal et Scén. : Im Kwon-taek. Dir. Photo : Jung Il-sung. Cost. : Hong Sung-wan. Mont. : Pak Soon-duk. Dir. combats : Kwon Sung-hwan. Effets spéciaux : Jung Do-an. Son : Choi Dae Lim Prod. : Lee Tae-won. Prod. exe. : Kang Woo-suk, Kim Jung-sang. Cie. de prod. : Tae-hung films, Cinema service Co., Ltd.. Distr. fr. : Pathé.
Avec Cho Seung-woo (Choi Tae-woong), Kim Min-sun (Park Hae-ok), Kim Hak-joon (Oh Sang-pil), Yoo Ha-joon (Park Seung-moon). 2004, couleur, 100’

La Pègre, 2004, Sud

La Pègre commence à la fin des années 50 : libérée de l’emprise japonaise, la Corée sort de deux guerres, amputée au niveau du 38e parallèle et occupée par les forces américaines. De la boue de ce contexte chaotique, de sa désolation et de sa violence, Im Kwon-taek façonne en une séquence Choi Tae-woong : un petit voyou qui va s’élever dans le syndicat du crime les poings en avant, jusqu’à devenir producteur de cinéma et homme d’affaires.
Film de genre, fresque noire, La Pègre contraste radicalement avec le précédent opus d’Im Kwon-taek Ivre de Femmes et de Peinture (Chihwaseon 2002). Il s’impose pourtant comme son prolongement logique. Telle une magistrale tapisserie, les deux œuvres retracent la brutale ouverture du « royaume ermite » et la naissance de la Corée moderne… moderne selon la terrible définition de Peter Sloterdijk : « Les temps modernes sont l’ère du monstrueux créé par l’homme. Est moderne celui qui est touché par la conscience du fait que lui ou elle, au-delà de l’inévitable qualité de témoin, est intégré par une sorte de complicité à ce monstrueux d’un nouveau type. » (L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art)
Peu sympathique mais finalement attachant, Choi avance sans aucun idéal, uniquement guidé par l’instinct de survie. Lorsqu’il croise la fameuse manifestation du 19 avril 1960, « Révolution des étudiants » qui renversa la première république, il n’en saisit ni l’enjeu ni la portée. Dans les soubresauts de l’histoire, il ne lit que des opportunités pour s’enrichir.
Ce gosse de la rue permet à Im Kwon-taek de poursuivre une réflexion sur l’engagement. La question le hante en effet depuis la fin des années 70 : réalisateur de studio tenu en laisse par la censure, il évoluait alors dans une industrie affiliée à un pouvoir qui étouffait ses spectateurs. Dans ses œuvres personnelles, Im n’a cessé d’interroger la contradiction entre sa réussite et son statut d’artiste porte-parole. Peintres ou moines, ses personnages s’isolent dans l’art ou la méditation, ils se coupent du monde mais la réalité finit toujours par les rejoindre. Dans La Pègre, une séquence saisissante met (peut-être ?) un violent et rédempteur point final à cette introspection : Choi est tabassé par la CIA coréenne sous l’affiche de Témoignage (Jeung Eon), quatrième film de commande tourné par Im Kwon-taek en 1973... Cette affiche témoigne de la présence de l’auteur sur les lieux du crime, et de son silence. En créant cette scène trente ans plus tard, le cinéaste s’ouvre en deux et empoigne le démon par la racine. La Pègre n’est pas un film de gangster ordinaire : c’est l’implacable règlement de compte d’un homme face aux fantômes de sa mémoire.
Avec la troisième république (1962-1972) et la volonté du gouvernement militaire d’assainir le pays, Choi adopte le respectable costume d’entrepreneur. Im démonte alors le mécanisme d’une corruption généralisée qui déterminait l’attribution des chantiers de l’après-guerre, sous le regard discret et bienveillant des Américains. Daejin industry, l’entreprise de Choi est l’embryon des grands conglomérats, moteurs du « miracle coréen » des années 80. Dans des biographies flagorneuses, les fondateurs de ces empires se présentent comme des exemples de morale confucianiste. Im Kwon-taek donne sa version de l’ascension du « petit dragon asiatique »: les mains dans le sang, les nababs du « made in Korea » ont tiré partie d’un pouvoir fantoche. Puis quand le peuple a gagné seul face à l’armée, le départ des dirigeants malhonnêtes, ils sont sortis glorieusement d’un temps qu’ils avaient contribué à pourrir.
Un tel passé ne peut pas s’envisager sur un mode nostalgique. Plutôt qu’une histoire racontée en flash-back, le cinéaste pousse résolument son récit vers l’avant jusqu’à la fin : on laisse la Corée s’enfoncer vers les années 80 et un éboueur constate justement que « c’est la poisse dès le matin ». Mais soudain monte un souffle, une vibration haletante, le roulement frénétique des sanmulnori, ces percussions coréennes traditionnelles, palpitantes comme la longue, belle et douloureuse incantation du poète Hwang Chiu : « ça fait. ça commence à bouger. ça vient. ça vient. ça vient. ça vient […] ça attrape. ça se fait écraser. ça rampe. ça avance en rampant. ça se fait arrêter. ça lève les mains. ça se fait lier. ça part. ça part traîné. Ah maintenant tout s’en va. Dans quelle fosse de terre jaune ça dormira. Ça ferme les yeux. ça ouvre les yeux. ça survit. vit. vit. vit. ça survit. ça vit. » (Extrait du recueil Moi c’est toi. revue Neige d’Août n° 3. Eté 2000.2)… cette musique si ancienne, cette pulsation ancestrale, résonne paradoxalement comme une promesse : elle dessine à l’horizon l’esquisse d’un épilogue à cette sombre spirale (3) … Par éclats apparaissent déjà les étincelles de ce futur lointain. Im Kwon-taek insiste notamment sur l’émergence de la culture populaire : le cinéma étranger (Dean et Bond : les deux James emblématiques de la jeunesse et de la modernité), les restaurants qui servent du « steaki » où le couteau et la fourchette remplacent les baguettes, l’arrivée du café, les dancings, les premiers twists et bien sûr les minijupes… En détruisant le mythe national des glorieux bâtisseurs de l’après-guerre, Im Kwon-taek décrit un temps où les femmes détachaient leurs cheveux et poussaient plus vigoureusement que les hommes les portes de l’avenir. Une vedette révoltée contre une remarque sexiste s’allonge par terre et hurle « Vas-y ! Qu’est-ce que tu attends ? Déchire-moi l’entrejambe ! », la femme du patron de la CIA coréenne prend les rênes du pouvoir à la place de son mari... Prostituée, institutrice, cynique, révoltée, ambitieuse, aucun personnage féminin n’est secondaire. L’épouse de Choi, Hae-ok, est même la véritable héroïne du film, sa lumière. Maîtresse de son destin, elle a choisi de se marier à l’homme qu’elle aime contre l’avis de son père, de conserver son travail quand son mari commence à bâtir une fortune. Plus tard, ne supportant plus son infidélité, elle le quitte et lui impose la vérité : elle est plus libre que lui. Dans un monde où ne règne que l’arbitraire, il dépend d’elle, la seule à qui il peut vraiment faire confiance. Ils forment un couple et non une hiérarchie, ses bras sont son seul refuge. Choi doit accepter à genoux dans la boue ce nouveau statut pour qu’elle revienne. La force d’une telle image se dissout sans doute dans la distance culturelle et géographique qui nous sépare. Cependant, lorsqu’elle donne naissance à son premier enfant, Hae-ok nous offre un visage d’une beauté universelle : ruisselant de sueur, les lèvres sèches entrouvertes, le souffle court. Les médecins l’encouragent. Silence. Le bébé pleure. Il est vivant. Abasourdie, épuisée, la jeune mère qui a à peine la force de sourire respire le bonheur. Chez le cinéaste coréen, le corps de la femme a toujours figuré la nation : ses souffrances, ses humiliations mais surtout son courage. A travers l’itinéraire d’un jeune bagarreur, ce sont bien les premiers cris d’un pays qu’Im Kwon-taek nous a racontés.

AG, avec l’aimable autorisation de l’Institut Lumière.
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