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Host (The), 2006, Sud
Un film à quatre queues

The Host, Gui mul, 괴물, Réal : Bong Joon-ho. Scén. : Bong Joon-ho, Hah Joon-won, Baek Chul-Hyun. Dir. Photo. : Kim Hyun-goo. Eclairage : Lee Kang-san, Jung Young-min. Dir. Art. : Ryu Seong-hee. Cost. : Cho Sang-kyung. Son. : Lee Sung-chul. Mont. : Kim Sun-min. Mus. : Lee Byeong-woo. Effets spéciaux : Kevin Rafferty. Prod. : Choi Yong-bae. Co.prod. : Joh Neug-yeon. Cie de prod. : Chungeorahm film et Showbox. Distr.fr. : Océan films.
Int. : Song Kang-ho (Park Gang-du), Byun Hee-bong (Park Hee-bong), Park Hae-il (Park Nam-il), Bae Doo-na (Park Nam-joo), Ko A-sung (Park Hyun-seo), Lee Dong-ho (Se-ju), Lee Jae-eung (Se-jin), Yoon Je-moon (Le Clochard), Kim Roi-ha (l’homme en combinaison), Park No-syk (Shades), Yim Pil-sung (l’ancien camarade de Nam-il). Corée du Sud (2006) 119.

Host (The), 2006, Sud
Un film à quatre queues

Représentations monstrueuses de nos peurs et de nos fantasmes profonds, punitions divines…De King Kong à Alien en passant par Godzilla, bêtes visqueuses, insectes géants et autres dragons maléfiques sont des énigmes complexes. Celui qui va hanter les eaux du fleuve Han a des origines biologiques clairement établies. Dans un laboratoire poussiéreux, un scientifique américain et son jeune assistant coréen déversent des produits toxiques dans les égouts, au mépris de toute précaution écologique. Bong Joon-ho est cependant assez fin pour brouiller les pistes et ajouter à ce prologue une séquence étrange. Un patron ruiné se tient sur le parapet d’un pont, fixant la mélasse des eaux noirâtres qui ondule sous la pluie. Ses employés tentent de le dissuader mais avant de sauter, il se tourne vers eux et dit : « bande d’imbéciles, vous n’avez toujours rien compris. » Il bascule dans le vide, l’antre du fleuve se referme sur lui. Le plus grand succès de l’histoire du cinéma coréen vient de commencer.

C’est un après-midi ordinaire sur l’île de Youido, en plein centre de Séoul. Dans son petit snack, Monsieur Park vend des bières fraîches, des calamars grillés, des saucisses et des bonbons. Il a trois enfants : Nam-joo, championne de tir à l’arc, Nam-il jeune diplômé au chômage, Gang-du un type un peu immature qui élève seul sa fille Hyun-seo. Il fait beau ce jour-là et Séoul pique-nique paisiblement au bord de l’eau. Soudain, jaillissant du fleuve, un être mutant, sorte d’énorme grenouille à tête d’insecte, attaque les rives, ravageant tout sur son passage. Dans la foule paniquée, Gang-du perd la main de sa fille. Lorsqu’il se retourne, le monstre s’engouffre dans les eaux, emportant la fillette. A créature mutante, film mutant. Bong Joon-ho dresse à partir de ce scénario classique un « film à quatre queues » ultra vif et original, une œuvre qui jongle joyeusement avec tous les genres et toutes les émotions.

La première queue est gluante et effrayante : sans excès gore, The Host est évidemment un film d’épouvante puisqu’il y a des coups de langue poisseuse, des écailles visqueuses, des couloirs sombres et suintants…
La seconde queue est chatouilleuse et comique. On retrouve dans The Host une méthode commune aux deux premiers films de Bong Joon-ho (Barking Dogs Never Bite 2000 et Memories of Murder 2004) : l’apparition de l’étrange fait jaillir l’absurdité du quotidien le plus banal. Le monstre agit sur l’environnement ordinaire comme un révélateur. Par exemple, lorsque la bête plonge dans le fleuve, on remarque soudain à quel point les pédalos en forme de canard qui gigotent à la surface sont idiots. Le sujet de The Host ne sera donc pas tant le monstre que la réaction d’une foule décervelée face à un danger inconnu. Ainsi, les promeneurs apercevant la créature s’empressent non pas de fuir mais de brandir leur téléphone portable pour la prendre en photo, de lui envoyer des cacahuètes ou des canettes de bière et de tirer le plus sérieusement du monde des conclusions grotesques : « ça doit être un dauphin d’eau douce !».
La troisième queue est piquante et politique : la famille Park, ayant été en contact avec la bête, est mise en quarantaine, et Bong Joon-ho dépeint avec délectation des médecins hautains, des scientifiques en combinaison ridicule, des médias frénétiques. Les pouvoirs publics, bien incapables de gérer la situation ou de combattre la créature, s’empressent de détourner l’attention de la population : lorsque les Park, ne pouvant plus compter sur personne, s’échappent pour aller secourir Hyun-seo, ils sont plus activement recherchés et chassés que le monstre lui-même !
L’intrigue de The Host peut rappeler différentes catastrophes récentes et leur traitement médiatique. On songe notamment à l’effondrement du grand magasin Sampoong (1) ou au SARS. Mais on peut aussi évoquer quelques paniques et emballements médiatiques qui nous concernent plus directement comme la grippe aviaire. Cependant, l’intrigante scène du PDG suicidaire associe surtout le monstre à la crise économique. Autant que le résultat d’une catastrophe écologique, la bête serait le rebut d’un fleuve empoisonné par les Américains, qui reflue, sous forme monstrueuse, le corps de patrons véreux. L’arrivée des scientifiques étrangers et des organisations internationales qui enveniment la situation rappelle bien entendu la tutelle humiliante du FMI. Film politique sans concession, The Host est sauvé du cynisme par la bravoure du peuple coréen. Avec tendresse, le cinéaste évoque le goût des siens pour les mouvements sociaux, la bonne bouffe ou les nouilles instantanées. Dans sa caravane, la famille Park représente trois générations de couches populaires oubliées, des petites gens qui sont depuis ses débuts les héros de Bong Joon-ho : pour le grand-père qui a grandi dans l’après-guerre, la solution de tous les problèmes tient dans l’art de la corruption et de faire jouer un petit réseau de relations. Il tente de se maintenir dans son rôle de patriarche mais plus personne n’écoute ses discours. Le frère cadet représente la génération suivante, celle qui a passé ses années de fac dans la rue et pas mal de nuits dans les commissariats, menottée aux barreaux de chaises à essuyer des coups de bottin. Il est l’emblème d’une jeunesse qui est allée chercher la démocratie dans les lacrymogènes et sous les bâtons des CRS… avant de se retrouver au chômage ou couverte de dettes. Quand les armées et les institutions sont impuissantes face au monstre, revoilà donc le manifestant coréen. On la reconnaît cette figure de la fin des années 80, avançant dans le brouillard, le visage masqué d’un mouchoir humide, des larmes plein les yeux, avec ses cocktails Molotov, seule contre l’hideuse créature. Il aura comme allié sa sœur qui portera la flèche fatale, son frère aîné, méprisé de tous, qui ira au corps à corps et un clodo alcoolo qui dormait sous un pont. Mais l’héroïne du film est surtout la petite Hyun-seo. Elle incarne la génération du téléphone portable, de la télé et du chewing-gum. Pendant tout le film, nous sommes à ses côtés, enfermés face à la bête, coupés de tous. Et on la voit passer en quelques heures du statut d’enfant à celui de femme, et même de mère. Retenant son souffle, le visage couvert de suie, assoiffée et épuisée, la petite fille lutte de toutes ses forces contre le monstre géant et avant tout contre ses propres peurs. Les pieds comme collés de frayeur sur du papier tue-mouche, elle finira par prendre son élan. Alors, pareil à tous les grands succès populaires coréens, du mélo à la comédie, The Host raconte une histoire de courage, de survie et d’acharnement. C’est la quatrième queue du film, la plus belle et la plus entêtée : celle qui repousse quand on la coupe. AG, avec l’aimable autorisation de l’Institut Lumière. (1) Les ruines de ce grand magasin, écroulé sans raison apparente (ni attentat, ni tremblement de terre) sur un millier de clients, furent assaillies par les pillards. Il devint en 1995 le symbole de la fragilité du miracle économique et le théâtre de l’obscénité du consumérisme. Le sommet fut atteint lorsqu’une jeune rescapée prononça sa première phrase en direct à la télé : « Je voudrais un Coca-Cola » !

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