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Farewell my darling, 1996, Sud

Farewell my darling,학생부군신위, Tablettes funéraires d’un non diplômé, 1996, film de Pak Ch’ôlsu, avec Pang Eun-Jin, Sung Choi, Ju Jin-Mo, couleur, 159’

Farewell my darling, 1996, Sud

Comme trop souvent encore, le titre anglais de ce film particulièrement intelligent de Pak Ch’ôlsu (1996) n’en rend absolument pas compte. La quasi-totalité du film se passe pendant les cinq jours de funérailles et seules quelques scènes se déroulent à l’extérieur de la maison. Il s’agit de funérailles très traditionnelles, mais d’aujourd’hui, et le tour de force du cinéaste est d’inventer une narration exclusivement fondée sur ce que le public sud-coréen connaît parfaitement. D’autant que deux des ressorts narratifs sont aussi présents lors de tout enterrement : la question du respect des rites sur lesquels personne n’est d’accord, la présence et les retrouvailles d’un grand nombre de protagonistes. D’où une réception très différente parmi un public étranger, nécessairement happé par sa valeur ethnologique non négligeable.
Différents groupes se retrouvent dans une unité de lieu très stricte : la famille proche entourant le défunt, les fils et filles revenus pour l’occasion, chacun avec ses problèmes existentiels, divers officiels, les vieux du village, les voisins, tout le monde participe à ce qui ressemble à un gigantesque pique-nique alcoolisé, comme l’exige la coutume, tout le monde se mêlant de tout. La vie privée en Corée est très publique.
En fait, il ne se passe rien que ce qui doit se passer, hormis le déroulement des rites selon un ordre strict, ce qui nous donne un film sans héros, sans protagoniste principal, qui ne repose sur personne, pas plus qu’il suit une action précise. Tous les personnages sont égaux, les hiérarchies sociales définissent les rôles, sans accorder d’importance narrative particulière à l’un ou à l’autre. La caméra vient le confirmer, en multipliant les plans, les cadrages et les prises de vue, contribuant à faire du pluriel la (seule) vérité du film.
Il est très drôle, avec comme ressort principal le hiatus (apparent) entre l’avalanche de lamentations sur commande, ou pas, et la vie qui continue, comme la sœur qui cherche à caser des contrats d’assurance à tout le monde. En fait, chacun est là pour apurer les comptes. Pour la plupart, il ne s’agit que de rendre hommage au défunt et de lui offrir prières et argent pour qu’il parte sans problème dans l’au-delà. Pour les proches, il faut lui demander pardon ou exiger ses excuses, là encore pour qu’il ne devienne pas un mort aigri. Et tout sera réglé, y compris le statut du garçonnet rigolard qui vide toutes les bouteilles et provoque des catastrophes, s’avérant au dernier moment être un des enfants de la famille dont tous ignoraient l’existence. Tout reprend sa place, à l’image du palanquin du défunt, qui avance et recule, mais finit par atteindre la tombe en hauteur du village. Reculer n’est pas échouer, puisque ce sont les bons esprits qui retiennent ce palanquin, pour prolonger le séjour sur terre du grand-père.
Le titre est tout aussi traditionnel que le sujet, et sa difficulté de traduction annonce sa difficulté de diffusion. La formule complète est 현고학생뷰군신위 (顯考學生府君神位) : quelque chose comme ‘Emplacement de l’esprit du père décédé’. Mais ce serait trop simple. Le titre attribue au père une identité d’étudiant, signifiant ici ‘qui se consacre à l’étude’. Ce qui n’a évidemment pas été le cas. Normalement, on donne au mort son titre dans la vie, professeur, docteur, directeur. Ici, cela sous-entend qu’il n’en avait pas. Autrement dit qu’il est inconnu ou invisible. La tablette de n’importe qui, de monsieur Tout-le-Monde. De Monsieur Personne enterré par N’importe Qui. Et la comédie devient une tragédie.

Patrick Maurus
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