De nos jours, 2023, Sud
De nos Jours, 우리의 하루, uriûi haru, film sud-coréen de Hong Sang-soo, avec Gi Ju-bong, Kim Min-hee et Song Sun-mi, 2023, couleur, 84’

Ce bon cru, comme on le dit pour une année de bon vin, est au moins le trentième film de Hong Sang-soo, présenté à Cannes. Cas à part, on le sait, dans un cinéma sud-coréen plein de bruit et de fureur, Hong explore de plus en plus attentivement ce que Jankélévitch appelait le ‘je ne sais quoi’ et le ‘presque rien’. Pas tout à fait Mission impossible ou Barbie.
Jusqu’ici, ses personnages, souvent présentés dans des situations juxtaposées, avaient quelque chose de lourd à assumer, quelque chose d’intériorisé qui ne demandait qu’à ressurgir sans que nous ayons toujours les clés pour le comprendre. Dans ce dernier film, il n’y a même plus cela. L’action, si l’on peut dire, se déroule dans deux petits appartements à peine visibles, où une ancienne actrice qui ne veut plus jouer sans dire pourquoi et un vieux poète qui ne semble plus trop écrire, reçoivent chacun deux visiteurs. Hong n’a pas renoncé aux effets de parallélisme, présents depuis ses premiers films, comme La Force du Kangwondo en 1998. L’actrice héberge deux amies et ne semble plus s’intéresser qu’à son chat. Seule particularité de son appartement, une impressionnante collection de chaussures dans l’entrée, comme prête pour un départ qui n’aura plus lieu, une sorte de garde-robe qui ne servira plus. Quant au poète, filmé en permanence par une admiratrice, il accueille un étudiant fasciné par son œuvre. Quiconque a côtoyé ce genre de personnage n’a pas manqué d’observer l’attirance qu’il exerce sur des jeunes Coréens infantilisés. Plus vrai que nature, l’étudiant pose avec difficulté les questions qu’il a toujours voulu poser, avec une naïveté extrême. Des questions si larges (qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que la vie) que le poète se contente de lui renvoyer d’autres questions, obsédé qu’il est par l’idée de boire un verre, lui qui a arrêté de boire. On a toujours beaucoup bu chez Hong Sang-soo, ici on essaie d’arrêter, sans y parvenir. La dernière image nous montre le poète sur le toit en train d’ouvrir une bouteille de whisky. Même la parole du poète ne vaut plus rien.
Le grand intérêt, la grande particularité de Hong, dans le décor culturel sud-coréen, est le traitement du héros. C’est-à-dire l’absence de héros digne de ce nom. Il n’y a même pas d’anti-héros ou de crépuscule du héros. Or, si la Corée du Sud n’est pas la seule dans ce cas, la figure du héros y est cependant omniprésente. Et si elle est remise en cause, c’est en tant que telle. De Nos Héros de Yi Kwangsu pendant le protectorat japonais à Notre Héros défiguré de Yi Munyôl, de bien pitoyables personnages occupent le devant de la scène et organisent le sens. La traduction du titre par De nos jours banalise malheureusement tout l'effet recherché. Uriûi haru, Un Jour à nous, Notre Journée, à la rigueur Comme une de nos journées, implique le spectateur, qui comme tout Coréen, manie sans arrêt le nous, comme avec uri nara, notre pays, uri omma, notre mère. Opposant radicalement les personnages et les spectateurs de kûtae kûsaramtûl, A ce moment-là, ces Gens-là, c’est-à-dire les puissants.
