Bae, Doo-na 배두나
(1979 ~)

En 20 ans de carrière, Bae Doona a discrètement construit une filmographie engagée. Au fil des rôles, elle fut militante altermondialiste, travailleuse du sexe en latex, clone révolutionnaire dans un Séoul du futur cauchemardesque ou lesbienne opprimée par l’intolérance contemporaine d’un village coréen. Le film catastrophe Tunnel (Kim Seong-hoon, 2016) est une métaphore du naufrage du ferry Sewol ; Sense8 porte la voix des LGBT ; la série historique Kingdom (Kim Seong-hoon 2019-2020) évoque la corruption des élites et la lutte des classes. Repérée dans Ring Virus de Kim Dong-bin en 1999, Kim Doona commence par enchaîner des films moins spectaculaires comme Plum Blossom (2000) de Kwak Ji-kyun, Saving my hubby (2002) de Hyun Nam-Seop ou Spring Bear Love (2003) de Yi Yong. En l’an 2000, Bong Joon-ho lui offre le rôle principal de son premier long-métrage Barking Dogs Never Bite. Deux ans plus tard, elle décroche un second rôle dans Sympathy for Mister Vengeance de Park Chan-wook. Son visage rond et ultra-expressif la distingue des canons fins, délicats et pâles de sa génération. Park Chan-wook peut ainsi profiter de ses talents de mime pour lui faire parler le langage des signes. Le cinéma va même lui offrir un certain nombre de poursuites à pieds dans Barking Dogs Never Bite, le charmant Take Care of my Cat de Jeong Jae-eun (2001), le film d’action Tube de Kim Suk-hoon (2003), ou le film de monstre The Host de Bong Joon-ho (2006). S’ouvre par ailleurs une thématique sportive qui va ponctuer sa carrière : elle est joueuse de volley-ball dans Saving my Hubby », championne de tir à l’arc dans The Host ou joueuse de ping-pong gauchère dans As one de Moon Hyun-sung.
Quels que soient ses rôles, Bae Doona semble perpétuellement se placer en marge de la société. Dans Sympathy for Mister Vengeance, elle interprète une activiste d’extrême gauche et dans Barking Dogs Never Bite, une paumée, plus ou moins concierge dans une barre d’immeuble, spécialisée dans la recherche de chiens égarés. Dans Spring Bear Love, elle est une fille qui a si peu de manières et de retenue, et se montre si spontanée dans sa relation aux hommes qu’elle ne parvient pas à trouver l’amour. Avec la maturité, la comédienne continuera à cultiver cette différence. En 2014, elle trouve l’un de ses plus beaux rôles dans A Girl at my door de July Jung. Bae Doona y interprète une flic lesbienne et alcoolique mutée loin de Séoul dans un petit village. Sa relation avec une écolière solitaire fait d’elle la proie des rumeurs et de l’intolérance.
Sa position singulière, son aptitude à s’exprimer tant avec son visage qu’avec son corps explique peut-être qu’elle travaille rapidement hors de ses frontières et dans d’autres langues. Jusqu’à présent, Bae Doona reste la seule actrice coréenne à avoir su mener durablement une carrière internationale. En 2005, Bae Doona trouve son premier rôle japonais dans Linda, Linda, Linda du jeune cinéaste Nobuhiro Yamashita. Les ponts entre les cinémas de Corée et du Japon remontent à l’époque de la colonisation. D’importants metteurs en scène et techniciens coréens ont été formés au Japon. Le réalisateur Heo Yong y a même fait carrière dans les années 1940 sous le nom de Eitaro Hinatsu. Cependant, au début des années 2000, Bae Doona fait figure d’éclaireuse. Elle interprète Son, une lycéenne coréenne au Japon qui, lors d’un programme d’échange, va devenir la chanteuse d’un groupe de rock éphémère à l’occasion d’une kermesse. Yamashita filme une jeune fille réservée, timide, encombrée par la barrière linguistique… jusqu’à la dernière séquence de chanson explosive. Son, tétanisée face au public, s’accroche à son micro comme à une branche. Enfin, elle ose lâcher son guidon, tel un coureur cycliste à l’arrivée, et soulever la foule du gymnase par la vague du refrain et le flot des guitares. Linda, Linda, Linda raconte comment d’instants minuscules germent parfois de grands souvenirs. Yamashita décrit aussi l’ouverture nécessaire aux autres, à une époque qui espère laisser derrière elle les vieux conflits et les frontières du 20e siècle pour inventer une entente nouvelle… au moins le temps d’une chanson.
C’est assez naturellement que sa carrière la mène aux Etats-Unis et vers la science-fiction, chez les Wachowski précisément, avec Cloud Atlas coréalisé avec le metteur en scène allemand Tom Tykwer. Le film se déroule entre le XIXe et le XXIVe siècle.. Doona Bae joue une bourgeoise américaine engagée dans la lutte contre l’esclavage à la fin des années 1840 ; elle apparait brièvement sur une photo sous l’identité d’une mexicaine dans les années 1970 et campe également un clone, serveuse de café et icône révolutionnaire en l’an 2144 dans la ville de Neo-Seoul. Bae participera de façon plus superficielle, à la fresque suivante des Washowski « Jupiter : le destin de l’univers » (2015), avant d’intégrer la distribution de leur monumentale série Sense8, diffusée sur Netflix entre 2015 et 2018. Eric Lartigau dans la comédie sentimentale #Jesuislà. Le premier film français de Doona Bae raconte la relation par portable interposé entre un cuisinier français enraciné au Pays Basque et une Coréenne de Séoul. A une séquence près, Doona Bae n’apparaît dans le film que sous la forme imprécise d’une présence digitale. Actrice d’une époque où le monde entier se filme et se regarde, elle est une image sur un écran, un reflet dans l’œil d’une caméra. Doona Bae est devenue une figure numérique.
