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"Une haute clôture à Pyongyang" de Sung Hye Rang

Les éditions Hémisphères publient un texte à part dans la liste relativement courte des ouvrages sur la Corée du Nord. Il s’agit d’un témoignage direct et surtout non revu avec un collaborateur français, qui en profite pour y caser autant de passé simple que d’opinions personnelles non autorisées.



Sung Hye Rang (Sông Hyerang), l’auteure, est en effet la sœur de Sung Hye Rim, compagne du Leader Kim Jong Il qui a été pendant de longues années, situation qui a impliqué l’ensemble de la famille.


Le livre de 414 pages est en fait constitué de deux parties. La première, de 82 pages, est un récit, lui aussi autobiographique, rédigé par la mère de Sung Hye Rang, Kim Won Ju, s’étendant de sa naissance à 1948, donc de sa vie au Sud. D’où le titre original assez peu explicatif, La Maison des Glycines, évoquant la dernière maison où la famille a vécu à Séoul. Kim Won Ju est une femme assez exceptionnelle. Contemporaine de la colonisation japonaise, elle se débat d’abord dans les difficultés pour s’en sortir et faire des études. Évidemment indépendantiste, elle n’en dissimule pas pour autant les contradictions de l’époque. Elle ne présente jamais le peuple coréen comme uni, homogène et unanimement opposé au Japon. Elle sait qu’il n’y pas de colonisation sans collabos. 


Très vite, une fois à Séoul, elle devient une "fille moderne", une de ces jeunes femmes qui ont joué un rôle essentiel (Japonaises comprises) dans l’évolution du pays et émancipation générale. Sa voie à elle sera l’écriture, juste là où se passent les choses, c’est-à-dire la presse, vecteur essentiel de la modernité coréenne. Il est étonnant de voir comment ses récits de la vie journalistique et politique rejoignent parfois au mot près les grandes œuvres littéraires du temps, par exemple Pak T’aewôn ou Ch’ae Manshik.


À 26 ans, donc assez tard par rapport aux traditions, elle se marie avec un "homme déjà marié", c’est-à-dire un aristocrate marié enfant contre sa volonté. Cet homme est à la fois très conservateur (mais quand même prêt à épouser une femme moderne) et sensible aux idées communistes, au point de se délester de toute sa fortune au profit de ses salariés. La description de sa participation à la lutte des femmes et de ces mêmes luttes est certainement un de moments les plus passionnants et les plus édifiants du livre. Les soubresauts de l’histoire font que toute la famille, en pièces détachées si l’on peut dire, finit par se retrouver à Pyongyang après un long exode au gré du déplacement du front pendant la guerre de Corée, et un séjour de l’autre côté de la frontière chinoise. 


C’est à ce moment-là que Sung Hye Rang prend la plume. On se dit alors qu’il y avait là matière(s) à deux livres au moins, celui de la mère jusqu’à la fin et celui de la fille dès le début. Ne serait-ce que parce que leurs points de vue sont notablement différents. La mère, malgré les difficultés, restera fidèle à ses convictions, la fille finira par fuir le pays. Un texte du dedans, un texte du dehors, en quelque sorte. Née en 1936, l’histoire de la fille Hye Rang commence en gros avec l’adhésion de ses parents au Parti communiste, démarche qui va conditionner plus que tout autre événement la vie de tous les membres de la famille. Jusqu’à ce que le fils de Kim Il Sung jette son dévolu sur la cadette Hye Rim, actrice déjà connue. Entre temps, toute la famille a traversé les épreuves du pays, luttes, division, guerre civile, guerre de Corée, avancée et retraites, obligation de sacrifice et, plus que tout sans doute, subir les conséquences de venir du Sud. En effet, affecté par la semi-victoire semi-défaite de 50-53, Kim Il Sung s’en prend aux dirigeants du Parti du Sud passés à Pyongyang pendant la guerre. Pak Hon Yong (comme Im Hwa et bien d’autres) est accusé d’espionnage au profit des Américains et éliminé. Le livre évoque fort bien et en détails l’ambiance de peur et de délation des années 1950.


Une place privilégiée est accordée à la période des relations entre Kim Jong Il et Hye Rim, relations clandestines, échappant au regard de Kim Il Sung et à l’écart de la vie quotidienne. La famille, sans le père, est en quelque sorte assignée à résidence, interdite de vie sociale et sans possibilité de faire des études. Il s’agit essentiellement pour la mère et la sœur de protéger Jong Nam, le fils du Leader et de Hye Rim, mariée entre temps. La famille est à Pyongyang pendant le fameux Festival de la Jeunesse et des Étudiants de 1989, toujours présenté comme un grand succès par le régime (et le grand nombre de participants en est un), mais dont la description par Sung Hye Rang semble permettre de soutenir la thèse que les catastrophes économiques à venir ont commencé à ce moment-là.


La suite est la longue suite d’allers et retours vers Genève et Moscou, là où Kim Jong Il a fini par laisser vivre une partie de la famille. Les drames ne cessent pas là : le fils de la narratrice, Il Nam, disparaît un jour, passé en Corée du Sud, on le saura plus tard. Il y sera assassiné, tandis que sa sœur Nam Ok se sauve à l’Ouest. Jong Nam sera lui aussi assassiné à Kuala Lumpur, dans des circonstances toujours non élucidées.


Cette (double) vision "de l‘intérieur" est d’autant plus intéressante que l’auteure, non sans quelques maladresses, cherche à nuancer le récit de cette vie dramatique. Ainsi la façon dont elle cherche à dresser un portrait équilibré de Kim Jong Il, qu’elle crédite d’une personnalité plutôt attachante, tout en attribuant à son éducation isolée (avec un père autoritaire toujours absent) dans une société confucianiste ses autres traits de caractère : « Sa générosité mêlée à ses mérites, sa bonté à vouloir le bien des autres, son caractère prédisposé à la reconnaissance étaient mêlées dans son ascendance. Sa violence, sa complexité qui en faisaient un homme mauvais, étaient des caractères acquis. Un pouvoir sans limite, une absence d’éducation, l’absence de mère, c’était un caractère fabriqué par l’autoritarisme de la société. »

 

L’auteure et sa fille, nous dit l’éditeur, vivent aujourd’hui sous une autre identité quelque part en Europe.


Revue Tangun



Une Haute Clôture à Pyongyang, Sung Hye Rang, Editions Hémisphères, mars 2021, 414 pages, 24€