Edito janvier 2025: La veuve de bambou
- Patrick Maurus

- Jan 17
- 2 min read
La vieille Corée (et aussi l’Indonésie, paraît-il) connaissait la veuve de bambou, un long traversin de bambou aéré dont la taille devait correspondre à celle de l’homme qui s’en servait en été, autorisant un sommeil profond malgré la chaleur. Formant ainsi un couple un peu particulier, auquel il manquera toujours un de ses éléments. Un couple sans être un couple.

Métaphore locale et parfaite pour la division coréenne, qui colle aux doigts des chercheurs comme un sparadrap, celle à laquelle tout revient, et pas seulement dans les travaux des chercheurs nationalistes. Dans une péninsule où, effectivement, tout y ramène. Dans un pays où même le taekwondo n’est pas le même, où le kimchi n’est pas servi de la même façon, où les alphabets des mêmes lettres sont différents, dans un pays auquel chaque côté ne donne pas le même nom… une page semble avoir été tournée - au moins par les autorités nord-coréennes. Et pas seulement « comme d’habitude », à savoir comme un des hauts et des bas du rapprochement et de la brouille qui ont fait l’actualité depuis des décennies.
Une page tournée ? La RPDC va inscrire dans sa constitution le rejet de toute « réunification », quelle
qu’en soit la forme. Kim Jong Un, dans un discours prononcé lors de la 13e session de la
14e législature de l’Assemblée populaire suprême de la République populaire démocratique de Corée le 21 septembre 2025 (« Luttons avec vigueur pour la dignité et la prospérité générale de notre République en portant bien haut le drapeau du socialisme »), a affirmé que « La réunification entre deux corps devenus complètement hétérogènes jusqu’à l’incompatibilité ne peut se faire qu’à condition de la disparition de l’un d’eux. La réunification, en fin de compte, s’avère inutile. (..) Comment accepter une réunification qui suppose inévitablement l’élimination de l’un des deux ? » Et il a ajouté cette information essentielle pour l’avenir de la péninsule : « Nous fixerons par une loi que notre pays et de la République de Corée sont deux états hétérogènes, séparés par une frontière, et qu’ils ne pourront jamais être réunifiés. »
Il faut naturellement rappeler le contexte, c’est-à-dire les pressions du Sud et des USA pour obtenir la dénucléarisation de la RPDC, qui a inscrit la possession d’armes nucléaires dans sa constitution. Et rappeler surtout l’essentiel, la politique du Sud, qui a depuis sa première Constitution en juillet 1948, imposée par Syngman Rhee, décrété que « Le territoire de la République de Corée comprend la péninsule coréenne et les îles annexes ». Ainsi, par définition, le Sud, malgré les oscillations de sa politique, nie-t-il l’existence de la RPDC.
Ces déclarations de Kim Jong Eun font suite à quantité d’autres déclarations et de décisions symboliques comme la destruction du monument aux Trois Chartes pour la Réunification Nationale, inauguré en août 2001, signifiant que la RPDC s’oriente résolument vers un développement séparé. Elle dit en fait tout haut ce que le Sud pense aussi, sans que ses ‘élites’ politiques osent le dire. Il y a fort longtemps que nous n’avons pas croisé un jeune Sud-Coréen exprimant un intérêt quelconque pour son voisin du Nord.
Qu’en conclure, si l’on prétend s’intéresser à la péninsule coréenne et aux trois ‘Corées’ ? Justement d’intéresser aux ‘trois’ Corées. Cesser d’appeler ‘Corée’ la seule Corée du Sud. Ce qui ne peut aboutir qu’à accentuer la division.

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