• Patrick Maurus

Coréennes de Chris Marker

Ce court « récit de voyage imagé » reste, avec le temps, un des livres les plus honnêtes qui ait été écrit sur la Corée, non pas parce que l’auteur aurait été miraculeusement immunisé contre le temps et l’opinion, mais bien parce qu’il avait conscience d’un problème pleinement assumé.


A grands renforts de latin, de père du Halde, de Fenouillard, de Zuber et de Larbaud, de Miro et de Calvados, Marker avance armé, je veux dire cultivé. Autrement dit, il donne la règle du jeu, définit ses définitions, plutôt que de jouer soit au militaire pachydermique, soit au clérical modeste, soit à l’observateur innocent. C’est que Marker n’a rien à vendre, ni à ceux dont il parle, ni à ceux auxquels il s’adresse. Quel soulagement, dans cette bibliographie !

« Je sais aussi que tu ne me demanderas pas (Marker s’adresse au « chat G. »), perché sur le fléau de Dieu, de distribuer l’éloge et le blâme, de faire des comptes, et -surtout- de donner des leçons. Cela non plus ne manque pas. Mes amis coréens (et chinois, et soviétiques), vous n’avez pas fini d’en recevoir – des leçons de réalisme politique des honnêtes scribes de la Grande Agonie, des leçons de tolérance sous la robe des Inquisiteurs, et du fond des banques, on vous dira que, vraiment, vous vous attachez trop aux réussites matérielles. L’homme trompé ricanera de la pureté de vos filles, le demi lettré de l’enfance de votre art, et chacun vous tressera une couronne d’épines avec ses propres échecs. Ô donneurs de leçons ! Saint François parlait aux oiseaux. Vous parlez aux torrents. Même s’ils voulaient vous écouter, ils ne pourraient pas. Ou alors jetez-vous dedans… »

Chris Marker


Quelle instructive comparaison pourrait être faite entre ces photos en couleurs noires et blanches, leurs cadrages, leurs sujets (si souvent le travail), avec celles des « beaux livres » que nous offre l’édition française, mensonges en couleur, matins brumeux et rizières inondées. Ces livres incapables d’imaginer les fabuleuses quatre pages (20-23) de portraits pris par Marker, dont le sujet est une seule femme et l’objet la destruction de l’imbécile notion de face (Impassibilité). Les beaux livres se contentent de confirmer, tandis que M. Marker montre, démontre et démonte.


Rien n’a changé, ou plutôt si : tout a empiré, en partie à cause de l’échec des espoirs. Alors ? Renoncer ? Donner raison aux « donneurs de leçons » ? Impossible, même sans perspective.


Patrick Maurus

D’abord Merci pour votre commentaire des Coréennes. Je souhaiterais être toujours aussi bien compris. Quant à « les rendre à nouveau disponibles », c’est fait. Sans doute n’avez-vous pas eu l’occasion de suivre leur destin qui en fait a suivi celui des nouvelles technologies. Lorsque j’ai publié en 1998 le CD-Rom IMMEMORY, j’y ai inséré deux livres entre temps épuisés, Les Coréennes et Le Dépays (sur le Japon). Le contenu de ce CD sera à son tour mis en ligne cet hiver, sur un site que je crée grâce à l’aide du Centre Georges Pompidou. Ainsi texte et images seront à la portée du chacun, ce que j’avais toujours souhaité. Peut-être ne savez-vous pas non plus qu’à Séoul, les éditions Noonbit ont publié le livre traduit en Coréen. Un virage spectaculaire par rapport à l’accueil initial qui y voyait seulement de la propagande communiste. Je mentionne d’ailleurs cet épisode dans la « postface » que j’ai ajoutée à l’édition en CD-Rom. Puisque vous ne la connaissez sûrement pas je vous l’envoie ici en pièce jointe. (…) Je sais désormais que ce sujet laissé longtemps à l’abandon est aujourd’hui entre de bonnes mains et cela est un cadeau venu du Ciel (…)

Chris Marker

par Chris MARKER

POSTFACE 1997


J’ai tenu à reproduire ce texte (à quelques ajustements de mise en page près) exactement tel qu’il avait été publié en 1959. Près de quarante ans plus tard, il est légitime de se poser quelques questions à son sujet : est-ce qu’il se rapporte à un monde irrémédiablement rejeté par l’histoire, au nom de la fameuse « crise des idéologies » ? Est-ce que ces hommes et ces femmes que j’ai vu travailler durement, avec un courage que la propagande ne se privait pas d’exploiter, mais qu’il serait très bête de réduire à son imagerie, ont vraiment travaillé pour rien ? La lecture des journaux du printemps 1997 là-dessus est accablante : « famine » « échec total » « corruption généralisée »… Pas de raison d’ergoter : cette partie-là a été perdue, affreusement, et une fois de plus les Coréens ont illustré leur propension grecque à l’ubris. Toujours l’excès, dans le sentiment, dans la guerre, dans l’histoire.


Ce petit livre, lui, avait eu un destin particulier. Rejeté des deux côtés, pas assez laudateur pour le Nord (et d’abord, cette tache inexpiable : pas une fois le nom du grand leader n’était prononcé !), immédiatement assimilé à de la propagande communiste par le Sud, qui m’avait fait l’honneur de l’exhiber dans une vitrine du musée de la contre-révolution avec l’étiquette de « chien marxiste », ce qui ne m’avait pas paru spécialement injurieux : je vois bien Snoopy délaissant quelque temps Herman Hesse pour lire le Capital… On peut se flatter de ce genre de symétrie, se comparer à Charlie Chaplin à la fin du Pélerin lorsque, canardé par les deux camps, il marche, un pied devant l’autre, sur la frontière, et se dire que lorsqu’on se fait flinguer des deux côtés on a quelque chance d’être sur la bonne route. C’est une gloriole assez courte, qui permet de se mettre à bon compte au-dessus de la mêlée. Notre fin de siècle exige autre chose. Si jamais j’ai eu une passion dans le champ politique, c’est celle de comprendre. Comprendre comment font les gens pour vivre sur une planète pareille. Comment ils cherchent, comment ils essaient, comment ils se trompent, comment ils surmontent, comment ils apprennent, comment ils se perdent… Ce qui d’avance me mettait du côté de ceux qui cherchent et se trompent, opposé à ceux qui ne cherchent rien, que conserver, se défendre, et nier tout le reste.


Qu’allions-nous chercher aux années cinquante-soixante en Corée, en Chine, plus tard à Cuba ? Avant tout (et on l’oublie trop facilement aujourd’hui qu’on mélange allégrement ce qu’on a fourré dans ce concept incertain d’ « idéologies ») une rupture avec le modèle soviétique. Ici la chronologie a son importance. Je n’appartiens pas à la génération de ceux qui ont été soulevés par la vague de 1917. C’est une génération tragique qui, portée par un espoir démesuré, s’est retrouvée complice de crimes démesurés. Dans le film que je lui ai consacré, Alexandre Medvedkine emploie cette image forte :

« Dans l’histoire de l’humanité, il n’y a pas eu de génération comme la nôtre… C’est comme en astronomie, ces ‘étoiles noires’ qui se réduisent à quelques centimètres carrés et qui pèsent plusieurs tonnes. Un tel trou noir pourrait représenter ma vie. »

Nous qui avions la chance d’être nés de l’autre côté du trou noir, nous ne pouvions pas ignorer la profondeur de son échec, et ceux qui disent qu’ »ils ne savaient pas » sont de sacrés menteurs. Bien avant Soljenitsyne, nous avions lu Victor Serge, Koestler, Souvarine, Charles Plisnier (étrangement occulté de nos jours, alors que dès 1936, dans Faux Passeports, il démontait tout le mécanisme des procès de Moscou) et on ne nous ferait jamais le coup du paradis des travailleurs. Raison de plus pour aller voir comment des peuples jeunes, échappant géographiquement et culturellement aux vieux modèles européens, allaient se coltiner le défi d’une nouvelle société à construire. Ces enfants de Confucius, de Lao-Tse, de Bolivar ou de Marti n’avaient aucune raison de se plier aux dogmes élaborés par des bureaucrates nés d’une mère porteuse léniniste inséminée par Kafka. La réponse est qu’ils l’ont fait.


Encore ceci : dans l’URSS elle-même, un frémissement se faisait sentir au milieu des années 50, et les Moscovites d’aujourd’hui parlent avec une poignante nostalgie de ces années où la vie devenait vivable, où la terreur s’éloignait, où rien sûrement n’était gagné mais où on pouvait envisager sans déraison une évolution vers la liberté. Bref, la perestroika était imaginable à une époque où ses retombées eussent été infiniment moins coûteuses. Les portes de l’avenir s’entr’ouvraient, lentement, en grinçant, mais elles bougeaient. Il aurait fallu beaucoup de pessimisme historique pour prévoir Brejnev et ce temps qu’on appelle là-bas celui de la stagnation, plus criminel encore que celui de Staline du point de vue de l’histoire, parce que personne n’était en mesure de changer Staline, alors qu’il aurait été possible de changer Brejnev. Et encore une fois, c’est le pessimiste qui aurait eu raison.

C’est donc d’un bilan parfaitement désastreux que témoignent la plupart des textes et des images de ce livre, et je ne me sens ni l’envie ni le droit de m’en détourner. En ajoutant seulement deux notations qui ont pour moi leur importance.


On a beaucoup joué sur les ressemblances, indéniables, entre les deux totalitarismes, communiste et nazi. A ceci près que les uns ont commis leurs crimes en trahissant les valeurs sur lesquelles ils se fondaient, les autres en les accomplissant. Ce distinguo est peut-être une fausse question. Ou bien c’est toute la question.*


Et pour finir : toute la désespérance accumulée en cette fin de siècle, tant d’espoirs bafoués, tant de victimes, tant de démissions, tout cela ne me donne toujours pas une once de commencement d’esquisse d’indulgence pour la société « telle qu’elle est ». J’avais l’habitude de dire du temps de la guerre froide à mes camarades des deux bords « ce que vous appelez les erreurs du socialisme, c’est le socialisme, ce que vous appelez le capitalisme sauvage c’est le capitalisme ». Pour le moment il ne reste debout qu’un de ces deux monstres, mais la défaite de l’autre ne l’a pas humanisé, au contraire. Interrogé à la télévision peu de temps après la chute du Mur de Berlin, Claude Lelouch qui n’est pas, lui, un chien marxiste, a eu cette formule pleine de bon sens

« le communisme avait au moins un mérite, c’est qu’il faisait peur aux gens d’argent et les gens d’argent livrés à eux-mêmes, ils sont capables de tout, croyez-moi, je les connais »

Il me plaît de laisser à un cinéaste le dernier mot sur ce XXe siècle qui en dépit de ses faux-semblants aura si peu existé, qui n’aura peut-être été au bout du compte qu’un immense, un interminable fondu-enchaîné.


Port-Kosinki, mai 1997


* On a tant glosé sur cette histoire d’équivalence entre communisme et nazisme qu’il faut peut-être raffiner un peu. Je crois que j’aurais passé autant de temps dans la première moitié de ma vie à m’étriper avec les staliniens, en pointant les ressemblances entre les deux monstres, qu’à m’accrocher avec les autres, pendant la seconde moitié, en insistant sur les différences.

Utopie ou pas, le modèle nazi s’appliquait parfaitement, il n’y avait pas le moindre écart entre la doctrine et sa réalisation. Le soi-disant communisme, lui, était un perpétuel bricolage entre une doctrine impraticable et les cabrioles de la réalité. Un coup communisme de guerre, un coup NEP, un coup classe contre classe, un coup fronts populaires, et les intellectuels de service qui s’échinaient à donner a posteriori à une praxis parfaitement délirante le poli de la vérité révélée. Tout le monde ferait bien de relire le livre fondamental d’Edgar Morin, Autocritique, et comment le Parti, à l’image de l’Eglise, nourrit perpétuellement l’hérésie parce qu’en proclamant le dogme il en souligne le décalage caricatural d’avec la société. Aucune hérésie nazie ne naîtra de la relecture des textes fondateurs. Les contradictions internes ne sont que des luttes de pouvoir, comme l’explique fort bien Ian Kersaw). Imaginer ce que seraient des « dissidents » nazis… Lire les Evangiles et contempler le Vatican, lire le Manifeste et contempler l’URSS, cherchez l’erreur… Lire Mein Kampf et regarder la société nazie, tout colle, tout va bien, pas la moindre fêlure. Ce n’est pas une question de « bonnes intentions », c’est la différence entre un échec et un accomplissement également tragiques. Que certains penseurs disent que toutes les tragédies se valent, c’est leur affaire : un peu court pour des penseurs.


Et enfin la culture… Il est vrai que pour les politiques, la culture relève plutôt des bonnes œuvres que d’autre chose. Mais si on prend au sérieux le champ culturel, si on en fait un indice… D’un côté, un échantillon de ce que le XXe siècle a produit de plus grand en fait de poètes, de peintres, de musiciens, de cinéastes… Persécutés, trahis, suicidés, massacrés, incompris, détournés, désespérés, récupérés, avilis, tout ce qu’on voudra (avec des tête-à-queue surréalistes : Staline prenant la défense de Maiakovski et de Pasternak…) mais présents, et partie prenante de l’aventure. En face, rien –hormis, au cinéma, une talentueuse aventurière. Et un tel déséquilibre n’aurait pas de sens?